Autant en emporte le cloud

Le confinement, dû à la pandémie de Covid-19, a encouragé la consommation d’un cinéma de patrimoine et de films inédits hors des salles de projection et des festivals de cinéma “physiques” grâce à cet obscur objet du futur: le cloud. Simple conséquence conjoncturelle aussitôt arrivée que repartie ou véritable restructuration durable de l’industrie ?

Ce 26 juin, le Festival La Rochelle cinéma – aussi appelé Fema – devait envahir les rues de la ville Atlantique. Moins de paillettes qu’à Cannes mais presque les mêmes attachés de presse, projectionnistes, réalisateurs et acteurs. Lors de cet événement, le Vieux-Port est en effervescence, les deux tours servent de cadre carte postale entre deux projections. Cinéphiles nationaux fréquentent aficionados locaux au détour d’une queue interminable, dévorant des sandwichs sans prendre le temps de s’asseoir. Les heureux élus, conviés à s’installer dans leur fauteuil voyage, sont ravis de savourer le dernier Honoré ou de revoir Kubrick, restauré et lifté avec un son d’exception. Mais cette année, rien.

Les spectateurs du Fema font la queue pour entrer dans la grande Salle de la Coursive. Sa jauge de 1 000 places est rapidement remplie par les avant-premières. © Jean-Pierre Bazard, 2016

Les festivals ont dû se plier aux consignes gouvernementales

La réunion estivale de la cité protestante n’est pas la seule à se trouver dans ce cas de figure original. Après l’annonce du président Emmanuel Macron, le 13 avril dernier, de suspendre les festivals sur le sol français jusqu’à la mi-juillet, les Festivals d’Annecy et Champs-Elysées se sont également dématérialisés, direction le cloud. La mutation s’inscrira-t-elle dans la durée ? Dans une interview publiée sur le site CMRubinWorld, Lili Hinstin, directrice artistique du Festival international du film de Locarno, prévient que “la coexistence entre les plateformes en ligne et les projections en salle [pour les festivals de cinéma] devra probablement être prise en considération dans les années à venir”.

En ligne, c’est donc là qu’a lieu la 48ème édition du Festival La Rochelle cinéma, par le biais de la plateforme de vidéo à la demande (VoD) dédiée aux films classiques: LaCinetek. Une carte blanche à la Coursive, Scène nationale partenaire de l’événement, se tiendra toutefois début juillet – à la fin de l’édition virtuelle, du 26 juin au 5 juillet -, initiative décidée après l’annonce de la réouverture des salles le 22 juin. “On est content de ce partenariat avec LaCinetek mais ce n’est pas quelque chose qui a fonction à se pérenniser” explique Arnaud Dumatin, co-délégué général du Fema. L’homme derrière l’organisation du festival nuance toutefois ses propos: “un prolongement du Festival du Film en ligne sur LaCinetek, après le festival, pourrait avoir lieu [les années suivantes]”, mais sans prendre la place du festival physique. Cette adaptation numérique permet de faire exister un festival qui, en avril dernier, a échappé à l’annulation. Le gouvernement urgeait le monde de la culture à se réinventer, c’est chose faite.

Le Festival La Rochelle Cinéma, mine d’or pour les passionnés des salles. Le Fema, créé en 1973, a totalisé 86 492 entrées en 2019, soit la deuxième meilleure année historique du festival sur ce critère. Plus d’une centaine de longs métrages sont projetés chaque année: rétrospectives, avant-premières, hommages … Agnès Varda, Juliette Binoche, Nanni Moretti et les frères Dardenne ont fait partie des prestigieux invités des éditions précédentes. L’an dernier, Dario Argento était à l’honneur: le réalisateur et scénariste italien a donné une masterclass devant un parterre de cinéphiles et de novices venus (re)découvrir Suspiria, Les frissons de l’angoisse et Le chat à neuf queues, retenir leur souffle lorsque Jessica Harper tombe dans des barbelés inattendus ou se creuser la tête pour savoir qui a tué la médium Helga Ulmann. Pour se détendre les zygomatiques, on pouvait compter sur Louis de Funès – avant qu’il n’envahisse les après-midi confinés de France 2 – et Jim Carrey. Cette année, l’édition en ligne, parrainée par l’acteur et réalisateur Mathieu Amalric, un habitué de la croisette rochelaise, comporte une programmation réduite de 16 films. Du 3 au 5 juillet aura lieu “Un été au cinéma”, comme un rappel de ce qu’aurait pu et dû être le festival. Cette parenthèse accueillera, entre autres, l’avant-première d’Été 85, en présence de son réalisateur François Ozon et de ses deux acteurs principaux Félix Lefebvre et Benjamin Voisin. Une chose est sûre: rien ni personne n’empêchera le Fema d’exister.

 

Du côté du Festival Champs-Elysées, à Paris, qui s’est tenu début juin, le son de cloche était identique. L’édition en ligne et gratuite a totalisé 60 000 visionnages, loin devant les 25 000 spectateurs de l’édition 2019. Contacté par téléphone, Pierre-Edouard Vasseur, attaché de presse du Champs-Elysées Film Festival, a confirmé qu’au vu de ce succès, une édition en ligne pour 2021 – en plus de l’organisation d’un festival physique – était à l’étude. En Haute-Savoie, à Annecy, se déroule, jusqu’au 30 juin, le Festival international du film d’animation. Les chiffres de cette édition à distance seraient en hausse sur une année – sans plus de précisions, les résultats officiels ne pouvant être communiqués avant la fin de l’événement. L’éventualité d’un bis repetita est évoquée en coulisse, mais rien n’est arrêté.

Au milieu d’une offre pléthorique, les films sont noyés et l’expérience des spectateurs est modifiée

Le revers de la médaille, c’est que cette dématérialisation pose la question du maintien ou non du déplacement des spectateurs jusqu’aux salles pour voir un film – et de la nécessité d’un tel déplacement dans le cadre de l’expérience cinématographique. Le modèle adopté par les festivals à distance – rendre accessible les films à n’importe quelle heure de la journée pendant la durée de l’événement – fait en effet penser à celui des services de vidéo à la demande (SVoD) comme Netflix ou Canalplay mais également à celui de la consommation de films en VoD. Pendant le confinement, diffuser des films inédits en ligne a été une alternative pour de nombreux distributeurs, en témoignent Pinocchio de Matteo Garrone sur Amazon Prime Video et Nuestras Madres de César Díaz, disponible en VoD. Toutefois, dans un article du média spécialisé Allociné, Amel Lacombe, fondatrice et dirigeante du distributeur de cinéma indépendant Eurozoom, détaille que “la VoD est loin d’avoir compensé cette Bérézina [due à la pandémie]”, les recettes économiques principales venant des salles de cinéma. Et cette offre gigantesque a plutôt pour conséquence de négliger les films les plus fragiles qui bénéficient d’habitude d’une exposition bienvenue en festivals. “Les films sont potentiellement accessibles à un public large mais s’il n’y a pas de travail d’éditorialisation autour, le film est noyé dans une offre pléthorique” souligne Arnaud Dumatin.

L’expérience du spectateur est également modifiée. Selon Luc Lavacherie et Bérengère Bureau, respectivement programmateur et projectionniste à la Coursive, voir un film en salle est une expérience unique sans équivalent. “On est lâché dans le vide” analyse le programmateur.  Se rendre dans une salle de cinéma permet d’échapper aux notifications de l’ordinateur et du quotidien. La projectionniste, quant à elle, tranche dans un rire: “Le film, c’est sur grand écran, c’est immuable”. Surtout au Fema, où les passionnés se retrouvent et où il y a “une bonne ambiance”.  Moins catégorique, la déléguée générale de l’Académie des Lumières, Anne Guimet, tempère: “la pratique de voir des films peut se passer différemment, sur d’autres supports, et il ne faut pas s’attacher à dire: il est absolument impossible de voir un film ailleurs que dans les salles de cinéma”. Le plus important, comme elle le rappelle en cours d’entretien, “c’est l’oeuvre”, et l’émotion peut aussi bien jaillir hors de la salle de cinéma.

Dans les pattes de Bérengère lors de la réouverture de la Coursive. Pour la réouverture des salles de cinéma, la projectionniste phare de la Coursive, Bérengère Bureau, a accueilli notre calepin dans sa cabine de projection. A côté de son projecteur 35 mm, au repos, tourne le projecteur numérique. Dans l’obscurité, Moonrise Kingdom (2012) captive les spectateurs de retour dans les salles ce 22 juin. “Ce matin, on a fait une petite répétition pour voir comment mettre les règles en place”. Les sièges d’écart sont visiblement respectés et la Salle bleue est loin d’être déserte. Bérengère note qu’elle a vu tous les habitués et conclut: “s’il n’y avait pas eu les masques et le gel, je n’aurais pas eu l’impression d’avoir fermé pendant trois mois”. On la prend en photo depuis son poste d’observation. En partant, on discute Woody Allen. Dans les escaliers, elle évoque La nuit du chasseur (1955) avec Robert Mitchum. “Quoi, tu ne l’as pas vu ?”. Je fais non de la tête. “Allez, file le regarder en DVD !”. On rigole et je quitte le bâtiment blanc. Coupez !

Bérengère Bureau veille au bon déroulé de la projection de Moonrise Kingdom dans la Salle Bleue de la Coursive depuis son poste d’observation. Après trois mois d’arrêt, les affaires reprennent ! © Moïse Daunas, 2020

 

La dématérialisation observée pendant la pandémie, une boîte de Pandore pour les salles et les festivals ?

L’avenir des festivals en présentiel, sans quitter les salles de cinéma, elles-mêmes possiblement menacées par les conséquences économiques de la pandémie, dépend notamment du soutien gouvernemental dont bénéficieront les événements, les structures et les organisations du monde de Chaplin. Interrogée sur les aides reçues par l’industrie, Véronique Le Bris, ex-directrice de rédaction du magazine Première et créatrice du prix Alice Guy, déplore que “[les gouvernements] considèrent que le cinéma n’est pas un secteur économique, que c’est une distraction”, expliquant de facto des mesures timides. Arnaud Dumatin va jusqu’à qualifier de “blague” la cellule d’accompagnement des festivals, qu’il a contactée à deux reprises et dont les réponses ont été tardives et peu claires. Lancée début avril par le ministère de la Culture pour la durée de la crise sanitaire, cette initiative a pour mission d’apporter “un accompagnement au cas par cas aux organisateurs [de festivals]”, d’après le communiqué de presse de la Rue de Valois.

Malgré tout, toujours selon Arnaud Dumatin, le CNC a été d’une grande aide car les subventions accordées aux festivals ont été maintenues.

Cette dématérialisation forcée de nombreux festivals de cinéma – notons tout de même que certains festivals vont se maintenir en présentiel sans recourir à une édition en ligne comme le Festival Lumière en octobre prochain – est peut-être annonciatrice de grands changements à venir. Le développement exponentiel du visionnage de films en ligne n’est pas une nouveauté, mais en pénétrant ces messes du 7ème art, qui semblaient jusqu’alors épargnées, la dématérialisation s’immisce véritablement urbi et orbi. Après trois mois de confinement et le risque d’une seconde vague du virus, l’incertitude semble de mise. “Je pense que les deux peuvent coexister, estime Pascal-Alex Vincent, cinéaste et enseignant à l’université Sorbonne-Nouvelle Paris 3. En France, la pratique d’aller dans les salles est très ancrée dans les moeurs. C’est comme boire du vin et manger du fromage: pour toute la vie, on ira au cinéma !”.

Matéo Ki Zerbo

Photo de couverture: la cabine de projection de la Salle bleue de la Coursive à La Rochelle. © Moïse Daunas, 2020

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